Rencontres d’Histoire de la République Romaine (RHIRR)

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Rencontres d'Histoire de la République Romaine (RHIRR) – Colloque international

La cité en crise(s) : ruptures et continuités dans la Rome républicaine

Appel à contributions
Date limite : 31 mai 2025

 

En matière historique, la question de la périodisation, donc celle des rythmes, des pulsations du temps, apparaît cruciale dans la « mise en histoire » du passé (Le Goff 2016). Il s'agit là de l'un des enjeux majeurs de l'histoire de la Rome républicaine, bien mis en évidence par l'ouvrage de H. Flower, Roman Republics (2010), qui a souligné la nécessité d'abandonner une vision traditionnellement monolithique de la période républicaine, pour distinguer six républiques successives, chacune caractérisée par des pratiques politiques distinctes, déterminées par des évolutions en matière législative. Si cette périodisation a pu être mise en cause par J. North (2010), discutant notamment le critère exclusivement politique sur lequel H. Flower fonde ses césures chronologiques, si P. Torrens (2011) met en évidence les dangers que pose une telle démarche en termes de regard rétrospectif, donc de décalage entre vision historienne et perception des acteurs, l'ouvrage a le mérite d'accorder une place centrale aux dynamiques du changement historique, et de permettre une vision plus fine des multiples évolutions que connut le régime républicain.

Plus largement, cette démarche ouvre la voie à une prise en compte de la dialectique entre ruptures et discontinuités d'un côté, transitions et continuités de l'autre, qu'illustrent par exemple les conflits de signification autour du terme même de res publica (Moatti 2018). Dans cette perspective, la notion de crise apparaît comme une clé de lecture dont la valeur heuristique appelle à être discutée. Une crise peut en effet, et en première lecture, être identifiée à une série d'événements menant à un point culminant rendant l'action nécessaire (on songe à la fameuse « crise du Ier s. a.C. »). On retrouve là une dimension clairement dérivée du vocabulaire médical, où la "crise" (comme c'est déjà le cas avec la krìsis grecque, et plus tard dans ses dérivés modernes) désigne le stade de développement d'une maladie où l'on peut envisager une issue fatale ou la rémission. Il s'agit dans cette perspective d'un phénomène doté d'une épaisseur temporelle, qui s'incarne de façon récurrente et répétée sur le temps long. Une seconde approche revient à identifier la crise avec un moment décisif où une issue définitive se précise, où le cours de l'histoire apparaît modifié de façon irréversible. Il s'agit donc d'un événement immanent et imprévu, doté de conséquences majeures à long terme (ainsi, les défaites de Cannes ou du lac Trasimène ou les proscriptions syllaniennes).
Ces deux dimensions sont cependant unies par un élément commun, la prégnance d'un sentiment de crise dans les sources, d'une expérience du temps historique particulière (Koselleck 1979) marquée par une tension entre une tradition parfois jugée indépassable (incarnée par la notion de mos maiorum et les exempla du passé exaltés par Cicéron ou Salluste) et les mises en cause dont cette même tradition était l'objet (mesures d'exception, initiatives politiques des acteurs de la fin de la période républicaine). Il y a en effet crise « lorsque l'espace d'expérience se rétrécit par un déni général de toute tradition, de tout héritage, et que l'horizon d'attente tend à reculer dans un avenir toujours plus vague et plus indistinct, seulement peuplé d'utopies ou plutôt d'‘uchronies' sans prise sur le cours effectif de l'histoire, alors la tension entre horizon d'attente et espace d'expérience devient rupture, schisme » (Ricoeur 1988, p. 13-14). Une crise est en effet un phénomène complexe, doté de multiples aspects concomitants, conduisant à des changements et parfois à des transformations structurelles, aux niveaux social, économique, politique et culturel (Vierhaus 1978, p. 320-321) et la conscience que les contemporains avaient de vivre une période de mutations, dont les conséquences étaient généralement perçues comme négatives.
Force est de constater, dans cette perspective, que la notion de crise a surtout été abordée dans le cadre de la fin de la période républicaine, celle-ci apparaissant comme une longue transition vers le Principat augustéen, un phénomène unique trouvant de multiples avatars sur le temps d'un siècle. Ainsi Chr. Meier dans Res publica amissa développa le concept de Krise ohne Alternative pour évoquer la tension irréconciliable entre deux forces opposées à la fin de la période républicaine, une compétition aristocratique exacerbée et l'émergence grandissante de personnalités politiques dominantes (les imperatores) dans le jeu politique romain, la crise ouverte selon lui par la Guerre sociale (91-88 a.C.) connut une escalade (Zuspitzung) jusqu'à atteindre son point culminant dans les années 60-50 a.C. J.-M. David, suivant une vision inspirée de celle de Meier, développa quant à lui l'idée d'une crise de l'aristocratie, qui est le sous-titre de l'ouvrage qu'il a consacré à la période 218-31 dans la collection « Nouvelle Histoire de l'Antiquité ». On songe aussi au neuvième volume de la Cambridge Ancient History, publié en 1994, dont le premier chapitre, œuvre d'A. Lintott, situe en 146 a.C. et la destruction de Carthage le début d'un lent et inévitable processus de délitement politique, conséquence directe de l'« impérialisme » romain. Un chapitre de la Storia della costituzione romana de Fr. De Martino (1960-1961), s'ouvrant sur les événements de la fin du IIe s. a.C. et intitulé Fine della repubblicca, accorde quant à lui, dans une perspective marxienne, une place centrale à la crise agraire. Enfin, l'ouvrage de Cl. Nicolet, Les Gracques. Crise agraire et révolution à Rome (1967), aborde les tentatives malheureuses des deux tribuns de la plèbe comme révélatrices d'une crise qui allait se développer pendant près d'un siècle. Ces perspectives croisées sur « longue crise » tardo-républicaine ont exercé une influence décisive encore aujourd'hui sur les travaux contemporains : qu'il suffise de citer le travail de C. Steel, The End of the Roman Republic. Crisis and Expansion (2013), ou l'ouvrage collectif publié sous l'égide de K.-J. Hölkeskamp, Eine politische Kultur (in) der Krise? (2009). 
Cette approche de la crise par la longue durée permet de prendre la mesure de ce « sentiment de crise » qui parcourt la période d'en distinguer les multiples manifestations. Cette perspective conduit cependant à faire disparaître l'événement derrière le modèle, et à faire la part belle au régulier plutôt qu'au singulier. Ce faisant, les particularités des multiples épisodes critiques qui parcourent la période sont quelques peu laissées de côté : il s'agit d'insister sur les continuités et les évolutions lentes plus que sur les basculements et les ruptures. Par conséquent, le concept en vient à être abordé sur le mode mineur, celui d'un équivalent plus ou moins imprécis de « changement », « conflit » voire « déclin » (Santangelo 2020). Ce n'est en réalité pas la valeur opératoire du concept de crise qui à notre sens fait débat, mais l'usage par trop lâche et indéfini qui en est souvent fait dans l'historiographie (Le Roy Ladurie 1976). Cela rappelle la critique formulée par E. Morin, qui pointait la limite inhérente du terme de crise et appelait de ses vœux une refonte nécessaire de la « crisologie » (Morin 1976) : trop souvent selon lui en effet, le terme de crise ne fait que décrire une réalité avérée, et donc se trouve dépourvu d'utilité du fait d'un usage de plus en plus naturalisé et réifié de la notion (Megie & Vauchez 2014).
Un premier enjeu, dans cette perspective, est de tenter d'élargir l'usage du concept de crise à une période plus large que celle de la fin de la période républicaine, précisément pour en vérifier la valeur heuristique. Dans cette dialectique entre temps court et temps long, entre ruptures et continuités, il s'agira d'examiner comment la période républicaine peut être conçue comme littéralement scandée par une suite d'épisodes critiques circonscrits, autant d'événements d'intensité variable, aux conséquences structurelles plus ou moins visibles. Cette lecture fine de la chronologie doit permettre d'une part de saisir les multiples incarnations du « sentiment de crise », mais aussi d'examiner les spécificités de chaque conjoncture critique ainsi que les multiples dimensions et évolutions de la culture politique romaine. La crise est donc dotée d'une force disruptive, d'un pouvoir de dissonance qu'il s'agit de déceler dans le cadre du temps court, celui de l'événement, sans négliger pour autant ses échos sur le temps long. La polysémie de la notion de crise évoque de fait celle de l'événement, qui peut être abordé comme reflet de mutations structurelles ou comme un fait historique susceptible de transformer les structures d'une société (Deluermoz 2020). Cette lecture doit aussi permettre de faire la part des multiples dimensions des phénomènes critiques, non plus seulement abordés du point de vue politique, mais aussi social, économique voire culturel – comment ne pas songer aux débats provoqués par le philhellénisme de certains aristocrates au IIe s. a.C. On aboutirait ainsi à un élargissement thématique de la notion de crise (Hurlet & Montlahuc 2020), ouvrant la voie à une histoire totale de la période républicaine.
Dans ce cadre, un deuxième enjeu sera d'aborder les crises non pas simplement comme significatives d'une désagrégation d'ensemble de la communauté civique, mais aussi et plus fondamentalement comme des épisodes nécessaires à l'équilibre (ou au rééquilibrage) de la cité. La place du conflit dans la cité, récemment (re)mise à l'honneur par les travaux de V. Azoulay, P. Ismard ou P. Montlahuc comme élément constitutif du politique. C'est là une perspective proche de celle de Cl. Lefort, notamment dans Le Travail de l'œuvre de Machiavel (1972), qui s'est intéressé aux crises politiques pour mettre en évidence que le conflit et la dissension sont le fruit de la division intrinsèque des sociétés humaines, mais que la rupture appelle précisément un retissage du lien dans les sociétés humaines, précisément par le biais du conflit, qui participe d'un processus constant de création de leur propre unité par les sociétés humaines. Dans cette perspective, il faudra voir comment des crises majeures ont pu appeler à un tel retissage, et quel rôle jouèrent les institutions, ou au contraire le champ extra-institutionnel dans de tels retissages.
Troisième élément, cette perspective sur les conflits et les crises qui les sous-tendent semble ouvrir la voie à une grille de lecture inspirée des travaux de M. Dobry, auteur d'une Sociologie des crises politiques, qui fait le choix d'une « hypothèse de continuité » (Dobry 1986) entre conjonctures critiques et conjonctures « routinières ». Cette notion de continuité induit que l'analyse des crises politiques ne se situe pas principalement du côté des déséquilibres sociaux, des frustrations individuelles ou collectives, mais doit plutôt faire la part belle à l'analyse tactique des protagonistes de ces conjonctures critiques. Il s'agit de comprendre la place qui revient aux mobilisations de ressources auxquelles les protagonistes se livrent lors des compétitions et affrontements qui caractérisent les rapports politiques, dans les conjonctures routinières comme lors des conjonctures critiques. Cela aboutit à placer les acteurs, et leurs actions, au centre des réflexions. L'historiographie moderne a eu beau jeu de souligner l'absence de vision à long terme de l'élite politique romaine, voire son aveuglement : son attitude semble en effet avoir été caractérisée par l'improvisation permanente, et l'adaptation à court terme à des contextes mouvants. Cela ne constitue cependant pas une spécificité tardo-républicaine, mais concorde avec les conclusions des études sur l'élaboration des conduites par les acteurs sociaux (Latour 2007). Sans tomber dans une vision largement critiquable de l' « acteur-stratège »`ou du rational choice, il s'agit surtout de s'interroger, lorsque les acteurs calculent, sur les « matériaux » de ces calculs, les multiples éléments qui sont mobilisés pour guider ces choix, et qui apparaissent indissociables des logiques de situation qui habitent et structurent les situations, contextes, configurations, conjonctures dans lesquels ces matériaux sont mobilisés. Or ces calculs, en contexte de crise, sont plus difficiles, révélant par là-même la capacité de certains acteurs à porter des modalités nouvelles d'action (songeons aux innovations monétaires induites par les guerres puniques). Au centre de la réflexion se trouvera donc la notion de compétence des acteurs, soit la capacité à prendre en compte les contraintes du jeu social et les multiples systèmes de légitimation de l'action politique (ainsi la dialectique légitimité/légalité décelable dans nombre d'écrits tardo-républicains) pour construire une « grammaire du lien politique » (Cerutti 1991). 
Cette triple focale, d'élargissement conceptuel, de réévaluation de la place du conflit et de réflexion sur le rôle des acteurs nous semblent constituer trois pistes de réflexion possible sur la notion de crise sous la république romaine. Nul doute que cette rencontre scientifique ouvrira d'autres pistes de réflexion. 

Le colloque entend accorder une place importante aux communications de jeunes chercheurs (doctorants et post-doctorants), qui sont donc vivement encourager à proposer des communications. L'hébergement et les déplacements seront pris en charge par les organisateurs.

 

Lieu de la manifestation : Nantes Université
Organisation : Bertrand Augier (Nantes Université), Robinson Baudry (Université Paris Nanterre), Clément Bur (INU Champollion, Albi – IUF)
Contact : rbaudry[at]parisnanterre.fr